Du climat à la biodiversité : Pourquoi et comment intégrer le vivant dans les décisions d’investissement ?
Objectifs de température, budgets carbone, plans de transition : longtemps, le changement climatique a concentré l’essentiel de l’attention en matière de finance durable, et est devenu un sujet à la fois politique, économique et financier. La biodiversité, elle, est souvent restée dans l’ombre, perçue comme un enjeu plus diffus, plus complexe. Pourtant, l’érosion du vivant s’impose aujourd’hui comme un risque majeur pour l’économie réelle et, par ricochet, pour les portefeuilles d’investissement.
Publié le 09 décembre 2025

Les enjeux : la biodiversité, « infrastructure vivante » de l’économie
La biodiversité, c’est le vivant dans toute sa richesse : gènes, espèces, écosystèmes et interactions. On peut voir le climat comme la « température » du système Terre, et la biodiversité comme son « infrastructure vivante ». Des sols riches en organismes, des forêts en bonne santé, des zones humides fonctionnelles, des océans équilibrés régulent le climat, captent le carbone, amortissent les chocs et protègent les populations.
Cette richesse décline rapidement et les scientifiques tirent la sonnette d’alarme, tout comme pour le dérèglement climatique. Les travaux de l’IPBES1 – le « GIEC de la biodiversité » – mettent en avant cinq grandes pressions : destruction et artificialisation des milieux, surexploitation des ressources, changement climatique, pollutions, espèces exotiques envahissantes. Là où le réchauffement climatique provient d’une accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère, la crise de la biodiversité résulte d’un faisceau de facteurs qui se combinent.
Les écosystèmes fournissent gratuitement des « services » essentiels : régulation du climat local, filtration de l’eau, limitation des inondations, fertilité des sols, pollinisation, recyclage de la matière organique, sans oublier les ressources alimentaires et matières premières. De nombreuses études montrent qu’une part significative du PIB dépend, directement ou indirectement, de la nature.
L’enjeu est double : réduire les pressions sur la nature et adapter les modèles économiques à des ressources limitées. Intégrer la biodiversité dans les stratégies d’investissement devient une condition de la pérennité des modèles d’affaires, au même titre que la prise en compte des risques climatiques.
Comment agir : des cadres et des données qui se structurent sur le modèle du climat
Pour le climat, l’Accord de Paris fixe un objectif chiffré de limitation du réchauffement, décliné ensuite dans les réglementations, les plans de transition, les engagements d’acteurs financiers et les indicateurs (émissions, trajectoires, budgets carbone). Pour la biodiversité, le cadre de référence est l’Accord de Kunming Montréal (COP 15, 2022). Il ne se résume pas à une seule cible, mais à vingt trois objectifs couvrant les principales pressions identifiées par l’IPBES : protection et restauration des écosystèmes, réduction des pollutions, limitation de la surexploitation, lutte contre les espèces invasives, meilleure intégration de la nature dans les décisions économiques et financières. Là où Paris donne un cap unique pour le climat, Kunming Montréal trace une feuille de route multifactorielle pour enrayer l’érosion du vivant.
Cette différence est majeure. Le climat se prête à un pilotage par un indicateur agrégé, les émissions de gaz à effet de serre converties en équivalent CO2. La biodiversité, elle, ne se laisse pas réduire à une unité de compte unique : elle recouvre une diversité d’espèces, d’habitats et de fonctions écologiques, avec des impacts très locaux.
Pour autant, la dynamique climat a inspiré la structuration de la finance biodiversité. En France, l’Article 29 de la Loi Énergie Climat a été pionnier en demandant aux acteurs financiers de rendre compte de leurs risques, dépendances et impacts liés à la biodiversité, en plus du climat. À l’échelle européenne, la directive CSRD2 renforce le reporting extra financier des grandes entreprises, en y intégrant la nature. Au niveau international, des cadres volontaires complètent ce socle. La TNFD3, sur le modèle de la TCFD4 climat, propose une grille de lecture pour identifier, évaluer et divulguer les risques liés à la nature. Le SBTn5 travaille à des objectifs alignés avec les limites planétaires, dans la continuité de SBTi pour le climat.
Des outils opérationnels — ENCORE6 pour cartographier dépendances et impacts sectoriels, ou le Global Biodiversity Score pour estimer la contribution nette d’un acteur à la perte ou à la préservation de la biodiversité — offrent déjà des indicateurs exploitables au niveau de portefeuilles. Les données restent imparfaites – incomplètes, hétérogènes – mais elles progressent vite et suffisent déjà à éclairer les décisions.
Comment agir avec ses investissements : éviter, réduire, restaurer
Que peut on faire concrètement alors que les méthodologies ne sont pas totalement stabilisées ? Là encore, l’expérience des politiques d’investissement climat est éclairante : limiter l’exposition aux activités les plus incompatibles avec l’Accord de Paris, accompagner la décarbonation des portefeuilles, financer des solutions bas carbone, utiliser l’engagement actionnarial comme levier de transformation.
Pour la biodiversité, une logique similaire peut être déployée autour du triptyque « éviter, réduire, restaurer ».
- Éviter consiste à ne pas financer des activités qui causent des dommages irréversibles à la nature, par exemple la déforestation non maîtrisée ou l’usage massif de pesticides particulièrement nocifs. C’est l’équivalent, pour la biodiversité, de l’exclusion des activités fossiles les plus incompatibles avec les objectifs climatiques.
- Réduire revient à engager une transition des modèles économiques pour limiter les impacts négatifs sur les écosystèmes : baisse de la consommation d’eau dans les zones en stress hydrique, réduction des rejets polluants, ralentissement de l’artificialisation des terres, etc. Cette transition concerne l’ensemble des secteurs, en particulier ceux à forts enjeux biodiversité comme l’alimentation, la chimie ou la consommation.
- Restaurer signifie soutenir la régénération d’écosystèmes dégradés en finançant des solutions concrètes : reforestation et agroforesterie, restauration de zones humides, réhabilitation de sols appauvris, ou encore technologies et modèles d’affaires qui réduisent durablement la pression sur la nature.
L’engagement actionnarial est un levier clé : demander aux entreprises davantage de transparence sur les impacts et dépendances à la nature, encourager la définition d’objectifs alignés avec certaines cibles de la COP 15, suivre dans le temps des indicateurs de progrès concrets.
Conclusion : ne pas reproduire, sur la biodiversité, les retards pris sur le climat
L’histoire du climat montre les coûts de l’attentisme : trop attendre des données parfaites a retardé l’action. Le même piège guette sur la biodiversité. Aujourd’hui, le diagnostic scientifique est posé, les cadres internationaux existent et les outils s’améliorent rapidement. Plutôt que d’attendre une stabilisation méthodologique complète, il vaut mieux intégrer dès maintenant la nature dans les décisions d’investissement, en combinant prudence et ambition.
Comme pour le climat, les motivations des investisseurs sont multiples : exigences réglementaires, gestion des risques, convictions personnelles. Cette diversité explique à la fois le caractère progressif de l’intégration de la biodiversité dans les politiques d’investissement et la montée en puissance de solutions pour accompagner la transition. Elle signe aussi l’ouverture d’un nouveau champ de différenciation entre acteurs : ceux qui se contenteront de répondre au minimum réglementaire, et ceux qui verront dans la préservation du vivant un levier stratégique de résilience et de performance durable.
1. IPBES: Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services
2. Corporate Sustainability Reporting Directive
3.Taskforce on Nature Financial Disclosure
4.Taskforce on Climate Financial Disclosure
5. Science Based Targets Network
6. Exploring Natural Capital Opportunities, Risks and Exposure